L’énigme des portraits de René Bourdeau

Quatre-vingts portraits avec le même cadrage et la même lumière. A qui appartiennent ces visages ? Nous n’avons qu’un nom inscrit au dos de chaque photo ainsi que les dates de leur séjour inscrit dans le petit cahier de entrées-sorties tenu par Sonia entre 1945 et 1946.

C’est bien d’une collection dont il s’agit. Elle traduit une volonté certaine de « fixer » le groupe en même temps que les individus qui le composent. Ils ont tous le même âge ; ils semblent avoir tous été photographiés le même jour ; ils tournent tous le regard vers un avenir qu’ils ne connaissent pas mais qu’ils semblent envisager avec confiance. Leur passé récent disparaît sous cette volonté affichée de regarder vers le futur. Qu’ont-ils vécu pendant la guerre ? Avant ce moment unique et collectif qui les a conduits à Combloux, devant le regard de René Bourdeau, ce jeune photographe arrivé en 1935 à Combloux et devant le nôtre aujourd’hui ?  

Ces portraits  sont énigmatiques : qui sont-ils ? D’où viennent-t-il ? Que vont-ils devenir ? J’aime la transparence, l’évidence, la lumière, la certitude qui émane d’eux. C’est comme si ces 80 portraits, n’en formaient qu’un seul, celui d’une génération étudiante, ayant vécu la même expérience, et s’apprêtant à vivre, mille vies, différentes certainement et en même temps proches car issues d’une même matrice : celle de la guerre, de la Résistance…

L’esthétique de ces photographies, façon portrait du studio Harcourt, témoigne du choix du photographe de faire poser les résidents du Chalet avec le paysage en toile de fond, mais ces poses n’altèrent pas l’authenticité et le naturel qui émanent de ces portraits. Elle n’empêche pas de laisser passer la vie et la part d’énigme qui les habite.

Tout l’art de René Bourdeau est de les avoir saisis avec le même air transparent et radieux qui nous interroge et nous touche aujourd’hui.

C’est la collection qui fait génération. Et c’est ce collectif qui fait de Combloux, ce lieu emblématique de la volonté de reconstruction et de projection dans l’avenir de cette génération, qui est celle de nos parents.